On l'appelait Cavale.
Parce que Cavale courait tout le temps.
Du soir au matin.
Et du matin jusqu'au soir.
Jamais Cavale ne s'arrêtait, même pas pour dormir, même pas pour rêver, même pas pour aimer.
Sans jamais rien en voir, il avait déjà fait cent fois le tour de la Terre.
Il avait déjà affronté tous les déserts, toutes les tempêtes et tous les océans.
Cavale ne craignait rien...
Rien sauf Fin qui courait derrière lui.
Voilà pourquoi Cavale courait sans fin.
Depuis toujours, Fin essayait de rattraper Cavale mais jamais elle n'y parvenait.
Derrière lui, elle disait : « Mais enfin, Cavale, tout a une fin. Les choses sont ainsi. Tu dois t'arrêter ! »
Mais Cavale ne voulait rien entendre et toujours il courait, et toujours il fuyait.
Et sa course semblait comme celle des nuages : infinie.
Un jour où il courait dans la plaine, Cavale se retrouva face à Montagne qui barrait le chemin.
On l'appelait Montagne car elle était grande et forte et que jamais personne ne l'avait vue bouger.
Même pas pour courir, même pas pour danser, même pas pour aimer.
Montagne n'avait peur de rien.
De rien sauf de Fin qui la cherchait.
Voilà pourquoi Montagne ne bougeait jamais : elle voulait rester cachée.
« Ecarte-toi de ma route ! » ordonna Cavale.
« Je ne bougerai pas, répondit Montagne, car sinon Fin m'attrapera. »
Cavale haussa les épaules : « Fin attrape ceux qui sont immobiles. »
« C'est faux, Fin emporte ceux qui s'agitent et je ne bougerai pas ! »
Derrière Cavale, déjà Fin s'approchait alors Cavale dit :
« Je sais ! Je vais te porter, ainsi tu ne bougeras pas et je pourrai avancer ! »
Et Cavale prit Montagne sur son dos et continua son chemin.
Comme à son habitude, Cavale fit une nouvelle fois le tour de la Terre. Avec Montagne sur son dos, ils traversèrent tous les continents, affrontèrent tous les déserts, toutes les tempêtes et tous les océans.
Leur course dura mille ans.
Pour Montagne tout ceci était tout nouveau et elle s'émerveillait de tout : de ses cheveux aux quatre vents, de ses mains qui caressaient le ciel, de sa peau éclaboussée de soleil, des visages croisés et des choses rencontrées : « Comme c'est amusant de voyager ! Je suis comme un nuage au-dessus de la Terre et je n'ai jamais rien vu d'aussi beau. »
Au bout de mille ans, Cavale était fatigué : Montagne pesait lourd sur son dos.
Sa course s'était faite plus lente et son pas mal assuré.
Derrière eux, déjà Fin se rapprochait.
Alors Montagne dit :
« Je sais ! Pose-moi à terre : je te cacherai dans mes jupes, je ne bougerai pas et ainsi tu pourras te reposer ! »
Et Montagne prit Cavale dans ses jupes et s'allongea au bord du chemin.
Comme à son habitude, Montagne se fit aussi immobile que la pierre. Le soleil et les pluies et le bruit des choses et des hommes passèrent sur eux sans même les effleurer.
Leur repos dura mille ans.
Cavale eut tout le temps de promener sur le monde un regard nouveau. Il s'émerveilla de la lenteur de l'escargot, de la patience de la chrysalide et de la fragilité de l'éphémère : « Comme c'est amusant de prendre le temps ! Je suis comme un calme ruisseau sur la Terre et moi non plus je n'ai jamais rien vu d'aussi beau. »
Au bout de mille ans, les jupes de Montagne s'enflèrent comme une voile dans le vent : sans que l'on sache comment, peut être à la faveur du temps, l'amour était né entre Montagne et Cavale.
Et aux premiers jours d'un nouveau printemps, un enfant sortit des jupes de Montagne.
Un tout petit enfant qui fit ses premiers pas.
Cavale et Montagne s'émerveillèrent de le voir marcher, trébucher, tomber, se relever et marcher encore, sans ce soucier de ce qui pourrait arriver.
Ils choisirent donc d'appeler leur fils si insouciant Maintenant.
« Il faut tout de même lui apprendre à échapper à Fin » décidèrent les parents.
Ainsi, Cavale voulut apprendre à Maintenant à courir. Mais à chaque fois, Maintenant ne rêvait que d'une chose : s'allonger dans l'herbe et regarder le vol des oiseaux si tranquille.
« Pourquoi toujours se presser puisqu'il y a tant de choses à apprendre en regardant le monde sans bouger ? »
Et quand Montagne voulait apprendre à Maintenant à rester immobile, Maintenant n'avait qu'un but : aller découvrir les trésors qui se cachaient à l'autre bout du chemin.
« Pourquoi toujours rester au même endroit puisque le monde est si vaste et qu'il y a tant de choses à découvrir ? »
Maintenant n'avait pas peur de Fin : « Fin viendra bien assez tôt. Pourquoi s'en soucier ? »
« Que pouvons-nous y faire ? » se demandèrent les parents.
«Maintenant est si petit et si fragile que nous ne pouvons le laisser aller seul de par le monde. Il est ce que nous avons de plus précieux. »
« Alors nous l'accompagnerons » décidèrent-ils.
« Mais comment faire pour suivre Maintenant, nous qui ne savons pas marcher ? »
« C'est simple : moi, je vous apprendrai » dit Maintenant.
Ainsi Maintenant aida Cavale et Montagne à faire leurs premiers pas et ils le suivirent sur tous les chemins.
Ils marchèrent tous les trois côte à côte, le nez en l'air, main dans la main, faisant des tours et des détours, à la rencontre des mille et une chose que Maintenant découvrait.
Ils marchèrent sans se presser, comme pour mieux profiter du temps qui passait, comme pour mieux apprécier le temps qui restait, sans se soucier de Fin qui un jour les rattraperait.
Fin, derrière eux, s'était arrêtée.
Elle regardait Cavale, Montagne et Maintenant s'éloigner en souriant.
Fin pensait : « Puisqu'ils sont enfin heureux, laissons-leur encore un peu de temps. Laissons-les aller jusqu'au bout du chemin... »